Partie III


LA RELIGION DES ANCÊTRES

Un tabou millénaire


« J’ai sacrifié à al Uzza, dit-il,
une brebis de couleur fauve,
au temps où je pratiquais encore
la religion de ma tribu. »

Muhammad ibn Abdallah
1


Dans ce domaine religieux2, les précautions légitimes à l’égard des sources musulmanes doivent redoubler3. La religion traditionnelle n’a sans doute produit aucun document écrit, si ce n’est dans les inscriptions, pour les aspects extérieurs du culte.
L’enquête doit alors porter sur des textes étrangers ou, pire encore, sur des textes musulmans, qui portent un regard dénonciateur et calomnieux sur le système précédent4. Ils ne sont pas les seuls : jusqu’au XXème siècle, les chercheurs chrétiens, spiritualistes et islamophiles5 ont jeté un regard condescendant devant ce qu’ils considéraient comme des mentalités dépravées des rituels simplets, des idoles répugnantes, des conceptions primitives dans un système au bord de l’effondrement6. De ce point de vue, la révolution musulmane7 apparaît alors en vérité comme un progrès moral et spirituel8. Il faut bien sûr repousser vigoureusement de tels préjugés, outrageants et malsains9  : ces humains étaient capables d’une religiosité, certes différente, mais digne de respect et d’intérêt10 .
Mais la production littéraire de l’islam ayant été immense en quantité, il est possible de reconstituer des pans entiers des religions arabes, à travers les critiques, les commentaires, ou les survivances directes11. Il faut aussi rendre hommage au travail exceptionnel de ibn Kalbi : cet auteur du VIIIème siècle a rassemblé une grande quantité d’informations et a fait preuve d’une ouverture d’esprit remarquable, dont il a d’ailleurs subi les conséquences12 . Le sujet reste actuellement tabou dans le monde musulman : T. Fahd, un autre pionnier, de culture musulmane celui-ci13 , a écrit (en 1968 !) : « Nous avons abordé ce domaine avec une certaine crainte ».14
Mais les musulmans devraient s’intéresser au système religieux qu’a pratiqué Muhammad pendant la majeure partie de son existence, pour le saccager ensuite. Ils devraient reconnaître, aussi, que ce personnage n'a fait que modifier un substrat religieux totalement différent15 .





Une observation chrétienne sur les religions arabes.
(Bahira, Apocalypse latine 139).16
Et je les ai trouvés17 barbares et grossiers ; certains d’entre eux vénéraient les pierres, d’autres des arbres, d’autres des démons. Alors je leur ai appris à vénérer Dieu et je leur ai apporté la foi.





Chapitre 14

Des dieux parmi
d’autres dieux


Hénothéisme, polythéisme,monothéisme



La distinction entre mono- et poly-théisme18 n’est pas satisfaisante s’il faut décrire une religion antique. En effet, celle-ci combinent naturellement l’idée d’une multitude (poly) de divinités19 peuplant l’univers et la toute-puissance d’une (hèna) divinité locale, conçue comme suprême et suffisante dans le ressort de son sanctuaire, pour la population qui l’entoure.
Dans le monde sémitique20, c’est justement et précisément, le cas de la religion arabe, qui fonctionne selon ce principe, et autour de la notion de el ilah21, « le dieu ». C’est pour cela que l’islam attaque essentiellement le polythéisme22 par l’angle de l’association d’autres dieux à la figure dominante « du dieu »23 . Dans les premiers temps de sa mission, Muhammad évite le débat sur le polythéisme, jusqu’à l’incident des « Versets Sataniques » : la révélation est clairement hénothéiste24 , avant de devenir monothéiste25. Voici quelques documents qui permettent d’éclairer une situation complexe et ambigüe.



§ 51. — L’hénothéisme, héritage du Moyen-Orient


Dans cet ensemble géographique, depuis les origines s’est manifestée une tendance qui privilégie une puissance divine, en parallèle avec l’essor des institutions monarchiques. L’idée est simple : un roi, un dieu : à la centralisation politique correpond une unification religieuse.
Mais cela ne fait pas disparaître pour autant la foule des divinités. Simplement, l’idée de dieu dominant et protecteur de son peuple s’impose. Vers une conception plus brutale, il n’y a qu’un pas : ce dieu devient le dieu national, d’un caractère d’abord protecteur, puis plus agressif, aussi bien chez les Assyriens que chez les Hébreux. Le dieu de Muhammad est le lointain avatar de cet évolution, poussé à l’extrême.


(Bukhari, Sahih 81/38, 2).26
Selon Abu Horayra, l'envoyé d'Allah a dit  :
-Certes Allah a dit : Quiconque sera l'ennemi d’un de mes élus, je lui déclarerai la guerre.

1 — L’héritage mésopotamien

Avec l’émergence de puissances impérialistes, le Moyen-Orient se dote de divinités qui, de protectrices du peuple, deviennent les soutiens et les guides des armées conquérantes. C’est une vraie guerre des dieux qui se livre alors, les plus forts, masculins, ouraniens, barbus et brutaux, soumettant les autres dieux et les hommes.27

La prédominance du dieu Marduk.
(Epopée de l’Enuma Elish, Babylone).28
Ils érigèrent pour lui un trône princier.
Faisant face à ses pères, il s’assit, présidant.
Tu es le plus honoré des grands dieux
Tes ordres sont sans rivaux, ton pouvoir est celui d’Anu.
Toi, Marduk, tu es le plus honoré des grands dieux...
Elever ou abaisser, ceci est dans ta main....
Personne parmi les dieux ne transgressera tes limites...

Assur, le dieu national des Assyriens.
(Grande inscription de Khorsabad).29

Palais de Sargon, le grand roi, le roi puissant, roi des armées, roi d’Assyrie, vice-roi des dieux à Babylone, roi des Sumériens et Accadiens, favori des grands dieux.
Les dieux Assur, Nebo, Merodach m’ont donné la royauté sur les peuples et ils ont propagé la mémoire de mon nom glorieux jusqu’au bout de la terre....
Les grands dieux m’ont rendu heureux par la constance de leur affection et ils m’ont accordé l’exercice de la souveraineté sur les autres rois …
Kiakku de Sinukhta a méprisé le dieu Assur et a refusé de se soumettre à lui.
Je l’ai pris, et saisi ses 30 chars et 7350 soldats...
Jaudid de Hamath, un forgeron, n’était pas le maitre légitime du trône, infidèle et impie et il convoitait le royaume de Hamath... J’ai décompté les troupes du dieu Assur...
Je l’ai assiégé avec ses troupes...
Assurlih, de Kar Alla, Itti d’Allapur avaient péché contre Assur et méprisé sa puissance. j’ai repoussé Assurlih....
J’ai attaqué et conquis Kibaba, préfet de la ville de Kharkhar....
J’ai établi le culte du dieu Assur, mon maître, ici... Dalta d’Ellip s’est soumis à moi et s’est consacré au culte d’Assur.

2 — L’héritage égyptien

La réforme monothéiste d’Akhénaton30 est bien connue, depuis que Freud l’a liée à la naissance du monothéisme et à la figure (égyptienne) de Moïse.31


Les prémisses égyptiens. Aton, dieu principal des Egyptiens.
(Hymne à Aton).32
Splendide est ton lever à l’horizon du ciel,

Ô vivant Aton, créateur de toute vie  !
Quand tu t’es levé dans le ciel d’orient
tu emplis toute terre de ta beauté.
Tu es beau, tu es grand, tu rayonnes, haut au-dessus de la terre ;
tes rayons embrassent toutes les contrées,
autant que tu en as créé.
Tu es Râ33 , tu atteins leurs limites,
tu les lies pour ton fils bien-aimé.
Bien que tu sois lointain, tes rayons sont sur la terre,
On te voit mais ta route est invisible.

Quand tu disparais à l’occident du ciel,
le monde est dans l’obscurité comme dans la mort.
On dort dans les chambres, la tête couverte,
le regard ne peut rien apercevoir.
Si bien que si l’on dérobait des biens placés sous la tête,
on ne le remarquerait même pas.
Chaque lion quitte sa tanière,
chaque serpent mord,
règne l’obscurité, la terre est dans le silence,
car celui qui l’a faite repose dans son horizon.

La terre s’illumine quand tu te lèves sur l’horizon ;
quand tu brilles comme Aton dans le jour,
tu chasses l’obscurité ;
lorsque tu lances tes rayons
les Deux-Terres34 sont en fête.


3 — L’héritage perse

Avec la réforme de Zarathoustra, le mazdéisme évolue vers un monothéisme, dominé par la figure d’Ahura-Mazda35 , qui rejette les dieux des autres peuples36 .

Ahura Mazda, le puissant dieu des Perses.
(Inscription de Persépolis).37
Par la faveur d’Ahura Mazda, voici les pays que j’ai mis en ma possession à côté du peuple perse, qui me craignent et qui m’apportent tribut...
Le roi Darius dit : qu’Ahura Mazda et les dieux de la maison royale me viennent en aide.
Puisse Ahura Mazda protéger le pays des envahisseurs, de la famine et du mensonge !
Qu’il ne vienne sur le pays ni ennemi, ni famine, ni mensonge !
Pour cela, je prie cette faveur de la part d’Ahura Mazda et les dieux de la maison royale.
Puissent Ahura Mazda et les dieux de la maison royale m’accorder cette faveur !

4 — L’héritage hébraïque


On a souvent trop tendance à isoler les Hébreux, puis les Juifs de leur contexte proche-oriental, sous prétexte de leur rôle ultérieur dans la marche du monde. Ils sont au contraire parfaitmeent intégrés au système, et co-existent avec leurs voisins selon les mêmes règles qu’eux. L’écrasante source documentaire qu’est la Bible déforme finalement notre vision de la situation : les Hébreux ont été hénothéistes et non monothéistes : ils ne rejetaient pas l’existence des autres dieux, puisqu’ils les combattaient. 38


Le précédent dans le Décalogue.
(Exode 20,1-6).39

Dieu40 prononça toutes ces paroles, disait ; Moi, Yahweh41 , je suis ton dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude. Tu n'auras pas d'autres dieux en dehors de moi. (...) Tu ne te prosterneras pas devant elles42 et tu ne les serviras pas ; car moi, je suis Yahveh, ton dieu, un dieu jaloux qui punit l'iniquité des pères sur les enfants, sur la troisième et sur la quatrième génération pour ceux qui me haïssent, mais faisant miséricorde jusqu'à mille générations à ceux qui m'aiment et gardent mes commandements.

Le précédent biblique : le refus du polythéisme
(Psaumes 16/2).

Je dis au seigneur :
-C’est toi le seigneur ! Je n’ai pas de plus grand bonheur que toi ! Les divinités de cette terre, ces puissances qui me plaisaient tant, augmentent leurs ravages ; on se rue à leur suite. Mais je ne leur offrirai plus de libation de sang43, et mes lèvres ne prononceront plus leurs noms?


§ 52 — Le polythéisme arabe

Le système arabe est clairement polythéiste : une multitude de puissances entourent et assistent l’être humain dans sa vie quotidienne et dans les grands moments de son existence. Les sources musulmanes, dont le Coran, en portent la trace indélibile  : l'islam est une religion arabe d'origine polythéiste.44

(Mahomet, Coran 26/71).
Nous adorons des idoles et nous restons auprès d'elles en retraite45 .

Les dieux arabes soumis au dieu assyrien.
Cette inscription exceptionnelle nomme six dieux arabes des plus archaïques ; elle montre surtout que dès cette époque (-VIIème siècle), l’idée d’un dieu qui s’impose aux autres, par la force, est répandue46 . Les Assyriens restent polythéistes et sont favorables aux dieux de leurs ennemis, pour se les concilier. Ils sont aussi héno-théistes, puisque selon eux, Assur domine les autres dieux47  : force militaire, puissance politique, domination religieuse sont liés indissolublement, 1500 ans avant l'islam.

(Inscription d’Esarhaddon).48

J’ai réparé les idoles de Atarsamayn, Day, Nuhay, Rudayu, Abirillu et Atarquruma, les dieux des Arabes ; et je les ai renvoyé (à lui) après avoir été dessus une inscription proclamant le pouvoir supérieur de mon dieu Assur, mon seigneur, et de mon propre nom.

Les dieux arabes assimilités aux dieux grecs
(Hérodote, Histoires III 8).

Dionysos49 est, avec Ourania50 , la seule divinité qu'ils reconnaissent, et ils se coupent les cheveux, disent-ils, à la manière de Dionysos lui-même. Ils ont les cheveux coupés en rond et les tempes rasées. Dionysos s'appelle chez eux Orotalt51, et Ourania Alilat52.

Un premier indice d’origine astrale des dieux arabes.
(Arrien, Anabase d’Alexandre 7, 20, 1).53

Il existe une histoire courante selon laquelle Alexandre avait entendu que les tribus des Arabes ne vénéraient que deux dieux, Ouranos54 et Dionysos. Ouranos, parce qu’ils descendaient de lui, et parce qu’il contenait en lui toutes les étoiles et le soleil en particulier, dont les meilleurs avantages et les plus évidents arrivaient dans toutes les directions vers les hommes. Dionysos, à cause de son voyage en Inde.

Un panthéon réduit, vu de l’extérieur.
(Strabon, Géographie XVI 1, 1).55

Comme il56 avait appris que les Arabes ne rendent hommage qu’à deux divinités seulement, à celles qui dispensent aux hommes les biens les plus indispensables à la vie, à savoir Zeus et Dionysos, il supposait qu’il pourrait aisément devenir leur troisième divinité.

Imprécation polythéiste.
(Inscription safaïtique).57
Par Odeynat ibn Ward ibn Anam ibn Kuhayt ibn Aum ibn Kuhayl de la tribu de Naghbar.
Ô Allât !
Ô Shay al Qaum !
Gad Awidh !
Baalshamin !
Dhushara !58
L’aide pour lui !
La cécité, la claudication... et la vermine pour celui qui effacera cette inscription !

Des dieux tribaux
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 7 c).

Les Kalb prirent Wadd comme idole à Dumat al Jandal. Les Madhig et les gens de Jurash adorèrent Yagut. Le poète dit :
-A toi le salut de Wadd ; nous ne pouvons pas nous amuser avec les femmes, car la religion est stricte.


Les idoles domestiques à la Mecque.59
(ibn Kalbi Livre des Idoles 28c).

Chaque famille mecquoise avait une idole dans sa maison à qui elle rendait un culte. Quand un membre de la famille était sur le point de partir en voyage il allait, avant de quitter sa maison, toucher l’idole. A son retour, son premier geste, dans la maison, était d’aller encore toucher l’idole.

Les idoles domestiques de Médine.60
Il dit : chaque clan des Aws et des Khazraj, (...) avait une idole dans un chambre appartenant à l’ensemble du clan, qu’ils honoraient et vénéraient et à qui ils sacrifiaient. (...)
Chaque noble avaient une de ces idoles. Dans la maison d’Amir ibn al Jamuh, il y avait un idole appelée Saf (...)

La fabrication des idoles
(Waqidi 64).61

Après la conquête de la Mecque, le héraut de Muhammad proclama que touts ceux qui croyaient en Allah et en son messager devaient briser chaque idole qu’ils avaient dans leurs maisons. Les musulmans commencèrent à les briser. Ikrima ibn Abu Jahl62 entendit parler d’une idole dans une des maisons des Quraysh, et il y alla pour la briser. Durant la jahilliya, selon le récit, Abu Tijrat les fabriquait et les vendait. (...) Chaque Quraysh dans la Mecque avait une idole dans sa maison.

Le désespoir des fidèles des dieux traditionnels.
(Mahomet, Coran 71/22-23).63

Ils ont perpétré une immense perfidie et se sont écriés :
-N’abandonnez pas vos divinités ! N’abandonnez ni Wadd ni Suwa, ni Yagut ni Yauq ni Nasr !

Les « versets sataniques »64
(Mahomet, Coran 53/19-25).65

Avez vous considéré Al Lat et Al Uzza et Manat, cette troisième autre ?
Ce sont les sublimes déesses66 et leur intercession est certes souhaitée.
Avez-vous le mâle et, lui, la femelle !
Cela, alors, est un partage inique !
L’homme a t-il ce qu’il désire?
A Allah appartiennent la vie dernière et première.

La diversité de la situation religieuse arabe.
(Masudi, Prairies d'or 1122-5).67

Les Arabes, à l'époque de la Jahiliyya, étaient partagés dans leurs opinions religieuses. Les uns proclamaient l'unicité de Allah, affirmaient l'existence du Créateur, croyaient à la résurrection et tenaient pour certain que Allah récompenserait les fidèles et punirait les pécheurs. Déjà, dans cet ouvrage et dans d'autres de nos écrits, nous avons parlé de ceux qui, pendant la période de l'Intervalle68 , appelaient les hommes à la connaissance du Seigneur tout-puissant et éveillaient leur attention sur ses signes miraculeux. De ce nombre étaient Quss ibn Sayda69, Ryab ash Shanni, le moine Bahira, ces deux derniers appartenant aux Abd al Qays.
D'autres, parmi les Arabes, confessaient le Créateur, affirmaient la création
70 du monde, et avaient la conviction qu'au jour de la résurrection, les hommes seraient ramenés à la vie, mais ils niaient la mission des prophètes et se montraient attachés au culte des idoles. Ce sont ceux-là à qui Allah fait dire :
-Nous ne les adorons que pour qu'ils nous rapprochent tout près d'Allah
71 .
Ce sont encore eux qui allaient visiter les idoles en pèlerinage et entreprenaient des voyages dans ce dessein, qui égorgeaient des victimes
72 en leur honneur, leur offraient des sacrifices, se sacralisaient et se désacralisaient pour elles.
D'autres encore croyaient au Créateur ; mais, traitant de mensonges la mission des prophètes ainsi que la résurrection, ils penchaient pour les opinions des matérialistes
73. Ce sont ceux à l'impiété desquels Allah fait allusion et dont il signale l'infidélité, quand Il dit :
Les impies ont dit  : Il n'existe que cette vie immédiate. Nous mourons et nous vivons, et seule la fatalité
74 nous fait périr75 .
Mais Allah les réfute par cette parole :
-De cela ils n'ont nulle science ; ils ne font que conjecturer.
D'autres penchaient vers le judaïsme ou le christianisme. Il y en avait qui, ne suivant d'autre voie que celle de l'orgueil
76, se laissaient aller à toute la fougue de leurs passions. On trouvait, chez les Arabes, une catégorie qui rendait un culte aux anges qu'elle prétendait filles de Allah, et qu'elle adorait pour obtenir leur intercession auprès d'Allah. Ce sont ceux dont Allah parle dans le verset : Ils donnent les filles à Allah alors qu'ils ont ce qu'ils désirent77.
Et d'autre part, Il dit encore :
-Avez-vous considéré al Lat et al Uzza, et Manat, cette troisième autre?
Avez-vous le mâle et Lui, la femelle?
Cela, alors, serait un partage inique !
78


§ 53 — Tendances hénothéistes en Arabie

Pour les Arabes aussi la tendance se révèle : Allah, le dieu est présent, comme le dieu qui est présent et anonyme, le dieu que l’on espère sans savoir son identité, ou le divin en général. Dans les rites, on perçoit bien une hiérarchie qui existe dans le panthéon que les hommes ont édifié.79
Très longtemps, sans doute durant des années, Muhammad restra hénothéiste80 , ne rejettant pas les autres dieux, et se faisant le champion du Seigneur de la Ka'ba, au détriment des autres puissances81. Lors une célèbre altercation avec Abu Sufyan, il vante la puissance d’Allah face à Hobal, c’est-à-dire qu’il reconnait l’existence de ce dernier...


Des dieux pour chacun, un dieu pour tous.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 22 e ; 23 a).

Les Thaqif82 réservaient leur culte à al Lat, tout comme les Quraysh le faisaient pour al Uzza. Et, comme les autres, les Aws et les Khazraj83 honoraient tout particulièrement Manah. Mais tous honoraient al Uzza.

Le délit d’hénothéisme des Nizar.
(ibn Kalbi, Livre des idoles 4b-d).

Ils mélaient cependant à leur ihlal des éléments étrangers. Tel était, par exemple, l'ihlal des Nizar :
Nous voici, Allah, Nous voici ! Nous voici !
Tu n'as pas d'associé qui ne t'appartienne.
Et qui ne soit à toi corps et biens.

Ainsi proclamaient-ils, dans cette formule de dévouement que Allah est un ; mais ils lui associaient leurs divinités, tout en lui accordant sur elles un pouvoir absolu.
Allah (...) dit à son prophète (...)  : La plupart d'entre eux ne croient point en Allah sans être des associateurs84 . C'est-à-dire qu'ils ne proclament que je suis un, et ils reconnaissent en cela mon être, que pour me donner des associés parmi mes créatures.

Le meilleur des dieux.
(Mahomet, Coran 23/111).

Une fraction de mes serviteurs disaient  :
-Seigneur ! nous croyons. Pardonne-nous et fais-nous miséricorde car tu es le meilleur des miséricordieux85 .

(Mahomet, Coran 15/95-6).
Nous te suffisons face aux railleurs, qui placent, à côté d’Allah, une autre divinité.

(Mahomet, Coran 50/23-5).
Jetez dans la géhenne tout infidèle indocile, interdicteur du bien, hostile et sceptique, qui a placé à côté d’Allah une autre divinité.

La hiérarchie sacrée (ibn Kalbi, Livre des Idoles 14 b-c).
Prenant al Lat à témoin, Aus ibn Hagar dit :
Par al Lat, par al Uzza et par leurs fidèles ; par Allah, Allah est plus grand qu’elles...
Puis ils prirent al Uzza, qui était plus récente qu’al Lat et que Manah.

(Mahomet, Coran 26/213).
Ne prie donc, à côté d’Allah, aucune autre divinité, car tu serais parmi les tourmentés.

(Mahomet, Coran 2/160).
Parmi les hommes, il en est qui prennent, en dehors d’Allah, des parèdres86 qu’ils aiment comme on aime Allah.
Mais ceux qui croient sont les plus ardents en l’amour d’Allah.
Quand ils verront le tourment, puissent ceux qui sont injustes voir que la force est à Allah entièrement et qu’Allah est redoutable.

La part d’Allah et des autres dieux dans les rituels
(Mahomet, Coran 6/137)

Les associateurs donnent à Allah une part de ce qu’il a fait croître de la terre et des troupeaux. Ceci, prétendent-ils est à Allah et ceci à ceux que nous lui avons associés.

(Tabari, Histoire des Prophètes et des Rois III 203).
La première affliction était la défaite, et la seconde leur crainte qu'Abu Sufyan ne fût venu au haut de la montagne pour recommencer le combat. Cependant Abu Sufyan s'écria :
-Triomphe à Hobal !
Le prophète dit à Omar de répondre87  :
-Allah est au-dessus de Hobal et plus puissant.
Ensuite le prophète dit à ses compagnons  :
-Venez, ils sont au-dessus de nous.

Poème de Zuhayr.
Ne cache pas ce qui est dans nos âmes venant d'Allah,
Parce que, que cela soit bien caché et dissimulé, Allah le saura !
Soit ce sera effacé, soit mis dans un livre, soit rangé pour attendre le jour du décompte, ou arrivera bientôt.

Poème d'Abdullah ibn al Abras.88
Il est celui que les gens attendent de vénérer, et ceux qui cherchent Allah ne seront pas déçus. Par Allah, toutes les bénédictions seront très proches ; mentionner un peu seulement d'entre elles revient à faire avancer la victoire. Allah n'a pas d'associés, et il est celui qui sait ce que les coeurs cachent.


§ 54. — Les efforts musulmans

C’est une tendance tardive dans la prédication de Muhammad, un mouvement difficile, marqué par des efforts terribles, pour que lui même se le figure, et pour que le public l’accepte. Le Coran garde toutes les traces de cette construction douloureuse, laborieuse et imparfaite.

En référence : le dogme musulman de l’unicité89
(Mahomet, Coran 112).

Dis : Il est Allah unique
Allah le seul
Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré,
n’est égal à lui personne.

Abandon des dieux et destructions des idoles.
(ibn Hisham, Conduite de l'envoyé d'Allah 52).

Ka’b ibn Malik al Ansari a dit :
-Nous avons abandonné Al Lat et Al Uzza et Wudd. Nous leur avons arraché leurs colliers et boucles d’oreilles90 .

Le rejet du polythéisme : un poème de Zayd ibn Amir.
(ibn Hisham, Conduite de l'envoyé d'Allah 145).

Dois-je rendre un culte à un seigneur ou à mille?
S’il y en a autant que vous dites,
je renonce à Allat et al Uzza, toutes les deux
comme devrait toute personne sensée.
Je ne vénèrerai pas al Uzza et ses deux soeurs
ni ne rendrait visite aux deux idoles des Banu Amir.
Je ne vénèrerai pas Hobal bien qu’il fut notre seigneur du temps où j’avais peu de sens …





Chapitre 15

Des idoles et des pierres



Le mot « idolâtrie » lui-même est d’origine monothéiste91 et sert à qualifier, péjorativement, les autres systèmes92 . En réalité, l’idole n’est pas le « miroir » de la divinité, mais le dieu lui-même. La distinction aboutit forcément à des incompréhensions entre les deux systèmes. Ce n’est non plus un animisme, comme on a cru au XIXème siècle, du temps de l’orientalisme colonial.
Il est important de noter que le début de l’apostolat de Muhammad ne contient aucune attaque contre les idoles ; c’est un moment où le nouveau prophète peut espérer une solution de compromis avec l’aristocratie des Quraysh. Plus tard, le rejet de l’idolâtrie consacre la rupture : c’est toucher au coeur de la religion et aux structures de la société93. Il reprend en fait un vieux thème hébraïque94 et l’idolâtrie devient un mal absolu à détruire95.
Dans la pratique, idoles, pierres brutes et autels se mêlent, tant par leur apparence que par leurs fonctions rituelles. La distinction opérée entre ceux-ci trouve son origine dans l’érudition musulmane.



§ 55 — La litholâtrie

Dans toute le Proche-Orient antique, la manifestation privilégiée du sacré réside dans les pierres ou rochers d’apparence ou d’origine extra-ordinaire96 , comme des météorites : les bétyles97 , « maisons du dieu »98, ou plus souvent ansâb, en arabe.99

1 — Les bétyles des Hébreux

Dans les textes les plus anciens de cet immense corpus, on peut repérer des survivances de ce culte, attesté aussi chez les Hébreux, et souvent rejeté par eux. Il ne faut pourtant pas oublier que le système traditionnel est largement majoritaire dans toute la région, et qu'il continue de fonctionner parmi les Hébreux : contrairement à ce que disent ces textes, la norme reste le polythéisme et le ritualisme, dont on repère partout la persistance.

La version biblique de la création des bétyles100
(Genèse 35/14).

Et Dieu s’éleva au dessus de lui, au lieu où il lui avait parlé. Jacob érigea une stèle à l’endroit où il lui avait parlé, une stèle de pierre, sur laquelle il répandit une libation et versa de l’huile101 . Et Jacob appela Bétyle le lieu où Dieu lui avait parlé.

La puissance du rocher
(Juges 6,21-22).

L’ange du seigneur étendit l’extrémité du bâton qu’il avait à la main et toucha la viande et les pains sans levain. Le feu jaillit du rocher et consuma la viande et les pains sans levain. Puis l’ange du seigneur disparut à ses yeux.

Le rocher d’Israël
(Deutéronome 32).

Je102 proclamerai le nom de notre seigneur. Lui, le rocher, son action est parfaite, tous ses cheminements sont judicieux ; c’est le dieu fidèle, il n’y a pas en lui d’injustice, il est calme et droit.
(...)
Le rocher qui t’a engendré, tu103 l’as négligé ; tu as oublié le dieu qui t’a mis au monde.

(Tabari, Tafsir104 I, p. 460).
Allah a créé la pierre en dessous du pied d’Abraham, avec quelque chose ressemblant à de l’argile, de telle façon que son pied s’enfonce dedans. Ce fut un miracle. (...) Trois pierres sont descendus du Jardin105  : la pierre d’Abraham, le rocher des Fils d’Israël, et la Pierre Noire, qu’Allah a confiée à Abraham comme une pierre blanche. Elle était blanche comme le papier, mais elle devint noire à cause des péchés des fils d’Adam.

(Muslim, Sahih 2-513).106
D'après Abu Hurayra107, le prophète a dit  : Les Israélites se lavaient tout nus108, les uns regardant les parties intimes des autres ; tandis que Moïse se mettait à l'écart pour se laver.
-"Par Allah, dirent les Israélites, ce qui empêche Mûsa de se laver parmi nous, c'est qu'il a une varicocèle".
Un jour que celui-ci était allé se laver, il posa ses vêtements sur une pierre. Celle-ci s'empara de ses vêtements et s'enfuit et Mûsa de se mettre à sa poursuite, en criant :
-"Pierre, mon vêtement ! Pierre, mon vêtement !".
La pierre s'arrêta et c'est alors que les israélites purent voir les parties intimes de Mûsa ; ils dirent alors  :
-"Par Allah ! Mûsa n'a aucune infirmité".
Il reprit son vêtement et se mit ensuite à frapper la pierre. Abu Hurayra ajouta  : "Par Allah ! Ces coups imprimèrent sur la pierre six ou sept marques".109

2 — Les bétyles arabes

L’actuelle « pierre noire » de la Mecque est le témoin résiduel de cette litholâtrie110, particulièrement développée chez les Arabes. C‘est même un aspect de leur religion qui a fasciné les observateurs étrangers.

La distinction entre bétyle et idole.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 47d).

Si l’idole est faite de bois, d’or ou d’argent, à l’image de l’homme, elle s’appelle shanam ; si l’idole est simplement une pierre, elle s’appelle watan.

La litholâtrie.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 28a ; 29 b-d).

Les Arabes s'engouèrent d'idolâtrie : les uns érigèrent un temple, les autres une idole. Ceux qui ne pouvaient faire construire de temple ni ériger de statue dressaient simplement une pierre devant le Temple ou à tout autre endroit de leur choix et faisaient autour d'elle une procession rituelle, comme autour du Temple. Ces pierres furent appelées ansab111 . S'il s'agissait de formes humaines, on les appelait al asnam, sinon, c'étaient des awtan. Les processions rituelles qu'on exécutait autour d'elles s'appelaient dawar.
Si quelqu'un, au cours d'un voyage, faisait halte quelque part, il ramassait quatre pierres et en choississait la plus belle pour en faire son dieu ; les trois autres servaient de trépied à sa marmite. A son départ, il abandonnait la pierre et il en agissait de même lors d'une autre halte.
Les Arabes avaient l’habitude de sacrifier gros et menu bétail en l’honneur de ces pierres et de leur présenter des offrandes.

Des bétyles portables.112
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 37 b).

Parmi ces idoles, (..) al-Fazari dit :
je pousse devant moi mes chamelles et j'emporte mes bétyles sur la croupe de ma monture. Les gens de ma tribu se seraient-ils dressés en maîtres contre moi ?113

La métaphore du bétyle-autel à sacrifice.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 37 e ; 38 a).

Toujours sur le même thème, Amir ibn Wayla (...) dit, en évoquant une guerre qu'il avait connue, aux premiers temps de l'islam :
-Ah ! Tu ne le sais pas ! dans plus d'une attaque sans cesse renouvelée et accrue, à l'image des cailles qui vont boire par vols successifs, j 'ai affronté leurs troupes avec mon cheval Ward qui, comme un bétyle, se dressait à les attendre, déjà couvert par le sang des victimes.

La sacralité des bétyles.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 37 c).

Au cours d’un guerre, l’un des Banu Damra jura :
-J’ai juré par les bétyles et par le voile sacré114.

Les bétyles des bédouins.
(Yaqut IV 622).115
Le culte des pierres chez les Arabes dans leurs campements prenait son origine dans leur profond attachement aux idoles du sanctuaire116.

Les bétyles du foyer.
(ibn Sad, Tabaqat IV 1, 159).117
Lorsqu’une fraction de tribu, n’ayant pas un dieu, campait dans un endroit, un homme allait se chercher quatre pierres dont il dressait118 trois pour sa marmite et choisissait la plus belle comme un dieu qu’il adorait. S’il en trouvait par la suite une plus belle, il l’échangeait contre elle. Au campement suivant, il en prenait une autre.


La pierre noire de Dhu Shara.
(Suda, s.v. Theos Ares119 ).
L’idole est une pierre noire, quadrangulaire, aniconique. Sa hauteur est de quatre pieds et sa largeur de deux pieds. Il repose sur une base recouverte d’or. Ils lui offrent des sacrifices et lui versent le sang des victimes120 . Telle est leur libation.

La défense du bétyle.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 31d, 32a).
Il n’existe pas de guerre sainte dans le cadre du polythéisme ; mais il existe des guerres sacrées, où il est question de s’emparer d’un sanctuaire, d’une idole, d’une offrande ou de les protéger.
Pour défendre le bétyle121, les Hatam et les Bahila lui livèrent bataille. Il tua, ce jour-là, une centaine d’hommes parmi ceux qui assuraient le culte de l’idole, de la tribu de Bahila. Il fit un carnage parmi les Hatam en terrassant deux cent des Banu Quhafa ibn Amir ibn Hatam.
(...)
Ils étaient venus défendre leur bétyle blanc, mais ils se heurtèrent, devant lui, à des lions que le choc des sabres fait rugir.

L’instabilité du culte.122
(Bukhari, Sahih 64/70, 4).
Nous adorions les pierres ; quand nous en trouvions une meilleure, nous jetions la première pour adopter la seconde. Lorsque nous ne trouvions pas de pierres, nous amoncelions un monticule de terre, nous y amenions une brebis et nous la trayions sur ce tertre, puis nous faisions une procession autour du tertre123 .

La pierre noire d’Emèse.
(Hérodien, Histoire des empereurs V).124

Tous deux125 deux étaient consacrés au dieu  : tel est le dieu que vénère la population locale et qui s'appelle en phénicien Elaiagabal126 . On avait construit en son honneur un très grand temple orné d'une grande quantité d'or et d'argent et d'un très grand luxe de pierres précieuses. Ce dieu ne reçoit pas seulement un culte des gens du pays. tous les satrapes et les rois barbares du voisinage rivalisent entre eux pour lui adresser, chaque année, de magnifiques offrandes. Quant à sa statue cultuelle, elle n'est pas, comme chez les Grecs ou les Romains, sculptée de main d'homme et ne vise pas à représenter la divinité. C'est une très grande pierre, circulaire en bas et pointue à l'extrémité supérieure, de forme conique et de couleur noire. Les gens du pays en parlent solennellement comme d'une statue tombée du ciel, ils en montrent certaines petites proéminences ou incisions, et veulent qu'on voie en elle l'image inachevée du soleil parce qu'ils la regardent effectivement ainsi. C'est donc à ce dieu que Bassianus était consacré (le culte lui en avait été confié parce qu’il était l'aîné).

Les pierres dressées.
(ibn Hisham, Conduite de l'envoyé d'Allah, notes).127
Hind bint Mabad ibn Nadla pleurant Amir ibn Masud et Khalid ibn Nadla ses deux oncles les Banu Asad a dit (ils avaient été tués par al Numan ibn al Mundhir al Lakhmi128 et celui-ci avait dressé deux pierres droites sur eux, qui sont à Kufa).129
(...)

3 — Les bétyles musulmans

Il subsiste dans la tradition musulmane des preuves que les conceptions animistes à l’égard des pierres n’a pas disparu avec la création de l'islam. L’exemple le plus manifeste est bien sur celui de la pierre de la Ka'ba130. L’adoration de ce bout de roche a paru aux yeux de beaucoup (y compris des hiérarques tels qu'Omar) comme un aspect plutôt malsain, dangereux, particulièrement obscur du culte musulman.

Des pierres qui parlent.
(Hadith : récit de Abdullah ibn Umar).131

L’envoyé de Allah a dit : vous devrez combattre les Juifs jusqu’à ce que certains d’entre eux se cachent derrière des pierres. Les pierres les trahiront en disant :
- Ô Abdullah, il y a un Juif qui se cache derrière moi ; alors tue-le.

(Tirmidhi, Hadith 3630).

Il a été établi, par des traditions authentiques, que les rochers et les montagnes disaient à l’apôtre d'Allah :
-Paix sur toi, ô apôtre d'Allah !
Ali a dit :
-Chaque fois que nous sortions dans les environs de la Mecque, dans les premiers temps de la prophétie, les arbres132 et les rochers que nous rencontrions disaient :
-Paix sur toi, ô apôtre d'Allah !

Les pierres de la « révélation ».
(ibn Sad, Tabaqat I 1 102).133
Toute pierre et tout arbre par lesquels il passait s’exclamaient :
-Salut à toi, ô envoyé d’Allah !
Il regardait à droite, à gauche et derrière lui, et ne voyait rien.

Terminologie.
(Tabari, Tafsir 2/158).
Explication des termes.
Safa est le pluriel de Safat qui désigne le rocher lisse.
Marwa désigne habituellement le petit caillou et a pour pluriel marw.
A cet endroit, ces mots désignent uniquement deux petites montagnes qui ont été appelées ainsi par les Arabes et qui sont situées dans l'enceinte sacrée non loin de la Kaba. C'est pourquoi ces noms sont définis par l'article ce qui indique qu'il ne s'agit pas de Safa et Marwa quelconques mais au contraire qu'ils sont parfaitement connus.
En vérité, Safa et Marwa font partie des rites 134 d’ Allah135
c'est-à-dire
des lieux rituels que Allah disposa pour ses serviteurs en guise de lieux de perception136 et de connaissance137 et auprès desquels ils peuvent l'adorer, soit par des prières138 , soit par l'invocation139 , soit par les œuvres obligatoires qu'il leur a imposées de faire à ces endroits, comme le septuple parcours140 entre Safa et Marwa.


Rituels autour de la pierre noire
(ibn Battuta).141

La Pierre noire est placée à six empans au-dessus du sol. Le pèlerin de haute taille doit se courber pour la baiser et celui qui est petit doit allonger le cou. Elle est encastrée dans l’angle est, deux tiers d'empan de large et un empan de long et quelques nœuds. Mais on ignore de combien elle est enfoncée dans le mur. Elle est en quatre morceaux recollés ensemble, car on dit que le Qarmate142 - qu’Allah le maudisse ! - l'a brisée.
On raconte aussi que c’est un d'autre qui l’a brisée en frappant avec un gourdin. Les pèlerins empressèrent alors de tuer cet homme et, par la même occasion un grand nombre de Maghrébins périrent143 . La Pierre est enserrée dans une plaque d'argent dont la blancheur ait ressortir le noir de noble pierre. Quand on la regarde, On est ébloui par sa splendeur, à l’instar d'un marié qui voit sa femme pour première fois. Le pèlerin qui baise la pierre éprouve une sensation délicieuse qui lui fait souhaiter de ne pas en détacher ses lèvres. C'est là une des particularités inhérentes et une sollicitude divine. il nous de rappeler ce que disait l'envoyé d'Allah : C'est la main droite d’Allah sur terre
144. Que Allah nous donne la grâce de la baiser et de toucher et permette à qui le désire d'y parvenir !
Dans la partie intacte de la Pierre noire à droite de celui qui baise, se trouve un petit point blanc brillant comme grain de beauté sur cette face resplendissante. On peut voir les pèlerins, lorsqu'ils accomplissent leurs tournées, s'écrouler les uns sur les autres pour baiser la pierre, tant l'affluence est grande. D'ailleurs, il est rare qu’on puisse accomplir ce rite sans être bien bousculé. Il en est de même pour entrer dans la noble maison. Les tournées rituelles débutent à partir de la Pierre noire qui située dans le premier angle que rencontre le pèlerin accomplit ses tournées. Après avoir baisé la Pierre, il recule un peu, la Ka'ba étant à sa gauche, puis il tourne, l'angle irakien au nord, l'angle syrien à l'ouest, l’angle yéménite au sud, puis revient à l'est de la pierre noire.

La méfiance face au bétyle
(Bukhari, Sahih 2/679).
Récit de Zayd ibn Aslam, d’après ce que disait son père :
J’ai vu Omar ibn Khattab qui embrassait la pierre noire et qui lui disait ensuite :
-Si je n’avais pas vu l’apôtre d’Allah t’embrasser, je ne le ferai pas...145

Le toponyme « Bétyle ».
(Yaqut, Géographie I 490-1).146
Batil est le nom d’une montagne du Najd, séparée des autres sommets de la chaîne ; c’est aussi le nom d’un torrent des Banu Dubyan et d’une montagne rougeâtre qui se dresse face à Damh, dans le pays des Banu Kilab ; il y a là un vieux uits qui s’appelle al batila. A Khaghar existe un monument d’époque adite147 , carré à la base et rétréci vers le haut, atteignant 80 coudées ; il est appelé Batil Khaghar. On donne également le nom de Batil al Yamama à un sommet isolé à l’horizon, en raison même de son isolement des autres montagnes. C’est enfin le nom d’un point d’eau appartenant aux Banu Amir ibn Rabia ibn Abdallah, tout proche du mont Batil.

Les vestiges des idoles au XIXème siècle.

(C. M. Doughty, Voyages dans l’Arabie Déserte, ).148
Nous nous levâmes, et j'allai avec le kadi149 et mon hôte, visiter un bloc de pierre gisant devant la maison du magistrat. Ils disent que c'est une idole, el Uzza. À la lumière de leurs lanternes, j'aperçus une masse brute de granit écailleux et gris, sans inscriptions, un des mille rochers de ces montagnes, qui par hasard s'était trouvé ici avant la fondation de Tayf. Frotter et baiser la pierre noire encastrée dans le mur de la Ka'ba, est jusqu'à nos jours un rite de la religion mahométane, de même qu'on peut voir de pauvres dévots dans les pays de l'Arabie septentrionale se presser en foule pour baiser le chameau porteur du mahmal150 , à son retour de La Mecque et la ferveur avec laquelle ils frottent leur vêtement contre lui. Mais le kâdi et le colonel Mohammed me dirent :
-Il y a de maudites gens de la ville, qui lorsqu'ils sont malades viennent ici la nuit se frotter secrètement contre cette pierre. Les pierres (dirent-ils ensuite) rendaient des oracles, aux jours de l'ignorance, et servaient de truchement à Sheytan.
....
Le sherif151 , me dit le colonel Mohammed, tenait que je visse et-fusse informé de tout, et mon hôte m'encouragea à faire des dessins de tout ce que je verrais à Tayf. Zeyd et un autre Bîshi furent commis pour m’accompagner. Au matin, j'allai visiter les trois idoles de pierre qu'on montre à Tayf. El Uzza, que j'avais vue dans la petite place du marché (aux bouchers), a quelque vingt pieds de long. Près de 1’extrémité de la partie supérieure il y a un creux qu'ils appellent makam ar ras, l'emplacement de la tête. C'était, disent-ils, la bouche de l'oracle. Ils appellent el-Hubbal une autre pierre plus petite qui gît sur un terrain en pente, devant la porte du canonnier en chef C'est aussi un bloc de granit brut, long de cinq ou six pieds et fendu dans le milieu «  par un coup de sabre de notre seigneur Ali »152 .
Comme à Kheybar, un derwîsh, qui s'était approché pour me regarder et qui poussait des cris plaintifs, fut aussitôt chassé par les Bîshis. Puis un homme vénérable, de la classe moyenne des citoyens, passa par-là. Lorsqu'il me vit devant la pierre, il dit en soupirant :
-Hélas  ! Il n'y a aucun lieu des Mostemîn qu'ils n'aient pénétré, et maintenant ils viennent ici !
Nous sortîmes de la ville par une porte proche de la belle mesjid d'Abdullah, le fils d'Abbas, l'oncle de Mahomet. Il y a une gracieuse harmonie dans cette ancienne bâtisse blanche, qui a deux coupoles. Une partie des murs a été dernièrement reconstruite. Un peu à l'extérieur de la porte, nous arrivâmes au troisième de ces fameux bétyles. lis appellent cette pierre,-el Lâta [la Vénus des Arabes, dit Hérodote]153 . C'est un rocher informe, presque aussi long que l’Uzza, mais moins haut et du même granit gris. Je vis l'extrémité d'un foret de mineur - avec une meurtrissure - dans le flanc de la pierre  ! Le fait, me dirent-ils, d'un constructeur de la route, deux ans auparavant. L'iconoclaste artificier avait voulu ruiner Sheytan154 avec une charge de poudre, mais pas plus qu'un éclat ne s'était séparé de la dense masse cristalline, et cela sert à manifester la nature du minéral.


§ 56. — Les idoles

Comme dans le cas des autres religions antiques, le culte traditionnel consiste aussi à honorer des objets à forme humaine, qui sont pourtant les divinités à part entière, et non leur simple représentation. La rhétorique musulmane contre elles reprend des thèmes juifs et chrétiens : on dénigre leur inutilité, leur inefficacité et leur origine humaine155. Les idoles sont dans le Coran ni plus ni moins que la « souillure » dont on doit se garder absolument sous peine de déchéance et contamination.
Il existe dans le fait tout une gamme entre le bétyle naturel et l’idole anthropomorphique, les uns et les autres s'influençant mutuellement.156


1 — Les dédicaces d’idoles


Ce type de documents est très courant dans l’épigraphie arabe. De grands rois ou de modestes bergers rédigent des textes accompagnant leur offrande, souvent une statue de la divinité. Ceci montre que l’idolâtrie est fait partie intégrante du rituel.


Offrande d’une statue de Dhu Gabat
(inscription de al Ula).157

Abdelyagut158 fils de Zaydlah de la famille de Saman a offert la statue à Dhu Gabat, avec laquelle elle est honorée.
Qu’elle soit exhaltée la maison illustre avec la montagne de Dedan.
Qu’elle soit heureuse.

Idoles phalliques
(inscription de Raybun).159

Untel fils d’untel a dédié à Athtar 94 phallus votifs de ....160

Dédicace de statues
(inscription de Marib-Yémen).161

Ilsaad Madayan a dédié à Ilumquh, maître de Awwan, ces trois statues qui sont en bronze, pour sa sauvegarde et celle des ses fils Musaylum162, Qawsun, Hawfatat descendant de Madayan. Et pour que Ilumquh163 lui accorde des enfants masculins et agréables.
Par Attar et Ilumquh.

2 — Les idoles d’Arabie centrale

Les textes musulmans permettent de découvrir quelques dieux des Arabes, quand la divinité a joué un rôle dans la construction de l’islam164. Ces idoles ont le défaut d’être aisément repérables, et aussi fragiles : c’est une explication importante de l’effondrement si rapide de l’ancien système.


(Bukhari, Sahih, 60/442).
Toutes les idoles ont été vénérées par les peuples de Noé, et par les Arabes plus tard. Ainsi, l’idole Wadd était vénérée par la tribu des Kalb à Dumat al Jandal. Celle de Suwa était l’idole des Murad à Ban ; Ghutayf à al Jurf près des Saba ; Yauq était l’idole des Himyarites165 , de la branche des Dhul Kala....

Les idoles tribales
(Abu Talib, Tabrir al Maqal).166
Les idoles des Arabes, qui se trouvaient contre la Ka'ba étaient du nombre de 360, chacune pour une tribu. Chaque tribu était composée de plusieurs subdivisions et chaque subdivision avait elle aussi une idole. Cela resta comme cela, pour un long moment, jusqu’à ce qu’ils se mettent à se répandre partout.

Multitude des idoles
(ibn Kalbi, Livre des idoles 28d).
Lorsqu’Allah envoya son prophète qui leur prêcha le monothéisme et les exhorta à adorer Allah tout seul, sans aucun autre associé, les Arabes s’écrièrent :
-« Il réduisit tous les dieux en un seul ; c’est là chose étonnante ».167
Il s’agissait, dans leur esprit, des idoles.

Les idoles des Ghatafan.168
(Abu Talib, Tabrir al Maqal).169
Voici l’histoire des Ghatafan (...) : Ils vivaient ensemble avec les autre fils d’Ismaël. (...)
Zalim alla jusqu’à al Uzza des Ghatafan qui se trouvait contre la Kaba et la déplaça à un endroit qui était entre Nakhla du nord et Nakhla du sud. Il déplaça aussi d’autres idoles des Ghatafan, en installant une à Honayn et une à Ukaz. (...)
Les Ghatafan avaient coutume de transporter leur idole de Rabia partout où ils allaient.

Description d’une idole.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 50 b).

J'ai demandé à Malik ibn Harita :
Décris-moi Wadd, fais qu'en quelque sorte je le voie.
Il me répondit :
C'était la statue d'un homme grand, le plus grand que puisse être un homme. Il portait deux habits, vêtu de l'un et drapé de l'autre. Un sabre à la taille, un arc sur l'épaule, il tenait de ses mains une lance ornée d'un fanion et un carquois garni de flèches.

Idoles domestiques.
(ibn Kathir, Sira 58).170

ibn Ishaq a dit : "Chaque famille arabe avait chez elle une idole qu'elle adorait. Lorsqu'un homme parmi eux entreprenait de faire un voyage, il se frottait à cette idole avant de monter sa monture. C'était la dernière chose qu'il faisait avant de partir en voyage. En revenant de son voyage, il faisait la même chose, avant même de retrouver sa famille. Et lorsque Allah envoya Muhammad , avec le message de l'unicité, les Quraysh dirent :
Réduira-t-il les divinités à un Seul Dieu ? Voilà une chose vraiment étonnante.171



3— La détestation forcenée des idoles


Assez vite172 , Muhammad a eu l’idée d’attaquer l’iconisme et l’idolâtrie, reprenant ainsi la politique des rois hébreux, et une tendance profonde du monde sémitique. C’était une façon habile de contester le pouvoir social et politique de sa tribu, en pratiquant un vandalisme facile. On sait les conséquences de cette décision, dans le domaine de l’art, et de la conception du monde et de l’humain en général : rejet des représentations humaines, animales, vivantes, et au-delà, grande difficulté pour les musulmans à se figurer l’idée de l’universalité de l’être humain, et celle de son intégrité corporelle.
Qui s’est d’ailleurs interrogé sur l’influence de cette prohibition sur la déficience ou l’absence d’humanisme, de conception de l’être humain autonome et créateur, dans le monde musulman? L’Histoire humaine montre bien qu’il n’a jamais existé d’Humanisme sans image visible, réelle et véritable de l’Homme.
Ironiquement, un observateur pourra noter que l’adoration du personnage de Muhammad, sur plus de mille ans, s’apparente à une idolâtrie, qui sombre souvent dans le grotesque173 et qui remplace le culte envers la divinité elle-même.


Les instructions du Décalogue
(Exode 20, 4).

Tu ne te feras pas d'image taillée, ni aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel, ni de celui est en bas sur la terre, ni de ce qui est dans les eaux sous la terre.

Le rejet coranique des idoles
(Mahomet, Coran 22/31).

Evitez la souillure des idoles !

L’idole de Salomon
(Mahomet, Coran 38/34).

Certes, nous tentâmes encore Salomon, et nous plaçâmes sur son trône un fantôme174.
Mais Salomon vint à résipiscence.

L’attachement aux idoles, critiqué par le Coran
(Mahomet, Coran 26/69-77).

Communique l’histoire d’Abraham, quand il dit à son père et à son peuple :
-Qu’adorez-vous?
Ils répondirent :
-Nous adorons les idoles et, tout le jour, nous faisons devant elles des retraites pieuses175 .
Il demanda :
-vous entendent-elles quand vous les priez? Vous sont-elles utiles? vous sont-elles nuisibles?
Ils répondirent :
-Non ! mais nous avons trouvé nos ancêtres ainsi faisant.
Il reprit :
-Avez-vous considéré ce que vous adorez, vous, vos ancêtres les plus anciens?
Certes ces idoles sont un ennemi pour moi.
Je n’adore que le seigneur des mondes.

Le traitement ultérieur des idoles.
(ibn Jubayr).176

Nous avons été surpris de découvrir à la porte des Banu Shayba de randes et longues marches en pierre, ressemblant à des bancs, rangées devant les trois portes des Banu Shayba. C'est, dit-on, les idoles que les Quraysh adoraient avant l'islam. La plus grande est Hobal et elle est placée entre les deux autres. Elles sont renversées sur la face afin qu'on les foule aux pieds et que tous les fidèles les mettent à mal par la semelle de leurs chaussures.
Rien n'y a fait, même pas leurs adorateurs !
Louange là celui qui est unique  !
Il n'y a d'autre divinité que lui !
A propos de ces pierres, la vérité c'est que le prophète (...) ordonna le jour de la conquête de la Mecque de briser les idoles et de les brûler. Alors ce qu'on nous a raconté est donc faux ! Ce ne serait que des pierres apportées là qui ont été prises pour des idoles à cause de leur dimension !

Le danger anthropomorphique.
(ibn Khaldun, Muqaddima VI 15).177
Ce qui vient d'être dit montre clairement toute la différence qu'il y a entre les opinions des premiers musulmans théologiens sunnites d'une part, et celle des modernes et des innovateurs, mutazilites et anthropomorphistes, de l’autre. Parmi les modernes, il y a des extrémistes appelés a1 mushabibiha, qui affirment explicitement l'anthropomorphisme. On raconte que l'un deux a dit :
-Excepté la barbe et les parties honteuses de Allah178 , interrogez-moi sur ce que vous voulez
179 .
C'est une impiété manifeste, à d'interpréter ces propos en leur faveur, en supposant que ces gens voulaient ainsi donner la liste exhaustive ces attributs fallacieux et suivre là-dessus l'opinion de autorités.
Allah nous garde !
Les ouvragres des partisans de la Sunna sont pleins d'arguments pour répondre à ces innovateurs et les réfuter amplement avec des preuves solides
180 .


§ 57 — L’idole d’Allah

De très nombreux versets coraniques laissent entrevoir l’image d’une divinité possédant les attributs d’un personne humaine, ou d’une statue181 . Ces versets dits « ambigus » par la théologie ont provoqués d’innombrables et stériles disputes entre pieux savants. Il ne faut oublier que durant la constitution de ces textes, la règle est à l’idolâtrie, et il est parfaitement normal que leur influence se fasse sentir jusque là. La réponse de la science est donc sans équivoque à ce propos.
Inutile de dire combien ce sujet provoque des réactions épouvantées parmi les docteurs de la religion.


1 — Le trône d’Allah
182

L’image est largement attestée, et même très populaire dans le texte coranique183 . Elle correspond à une tradition moyen-orientale associant le dieu à la royauté.184


(Epopée de l’Enuma Elish, Babylone).185
Ils érigèrent pour lui un trône princier.
Faisant face à ses pères, il s’assit, présidant.

(1 Rois 22, 19).
J'ai vu le Seigneur assis sur son trône et toute l'armée des cieux debout auprès de lui, à sa droite et à sa gauche.

(Psaume 65/7).
Ô Yahvé, ton trône est éternel.

(Mahomet, Coran 20/5).

Le bienfaiteur, sur le trône, se tient en majesté.186

(Mahomet, Coran 9/130).
S’ils se détournent, dis-leur : Allah est mon suffisant.
Nulle divinité exceptée lui.
Sur lui je m’appuie.
Il est le seigneur du trône immense.

(Mahomet, Coran 69/17).
Les anges seront sur ses confins et huit d’entre eux, en ce jour, porteront le trône de ton seigneur, sur leurs épaules.

(Mahomet, Coran 40/7).

Les anges qui portent le trône et ceux qui sont autour de lui glorifient la louange de leur seigneur.

(Mahomet, Coran 57/4).
C’est lui qui créa les cieux et la terre en six jours187, puis qui s’assit en majesté sur le trône.

(Bukhari, Sahih 63/ 12, 2).
Le prophète a dit :
-Le trône d’Allah a frémi de joie à l’occasion de la mort de Sad ibn Moath.188


Le trône de Gabriel.
(Az Zuhri J).189

Le prophète en parla. il dit :
-Un jour que je marchais, je vis l’ange qui était venu à moi à Hira sur un trône190 entre ciel et terre. Je fus frappé d’épouvante.

2 — La main d’Allah

La main des idoles arabes est une partie de la statue particulièrement honorée : c’est la main qui donne et qui reçoit, et elle a donc un rôle central dans les systèmes religieux contractuels. Souvent, elles sont d’une matière plus précieuse que la statue elle-même, en or par exemple .191



(Mahomet, Coran 48/10).

Ceux qui te prêtent serment d’allégeance prêtent seulement serment d’allégeance à Allah, la main d’Allah étant posée sur leurs mains.

(Mahomet, Coran 67/1).
Béni soit celui en la main de qui est la royauté et qui est puissant sur tout chose.

(Mahomet, Coran 2/256).192
Allah - nulle divinité excepté lui -, est le vivant, le subsistant.
Ni somnolence ni sommeil ne le prennent.
A lui ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre.
Quel est celui qui intercédera auprès de lui, sinon sur sa permission ?
Il sait ce qui est entre les mains des hommes et derrière eux, alors qu'ils n'embrassent de sa science, que ce qu'il veut.
Son trône s'étend sur les cieux et la terre.
Le conserver ne le fait point ployer.
Il est l'auguste, l'immense.

(Lettre de Urwa sur la bataille de Badr).193
Quand le prophète vit ce qu’ils avaient fait, il il quitta la prière, ayant entendu l’information que l’esclave avait donnée. Il assurent tous que le messager d’Allah a dit :
-Par celui dans la main duquel repose mon esprit, vous l’avez battu quand il disait la vérité, et vous le laissez quand il ment.

(Malik, Muwatta 21, 13, 25).
-Le messager d’Allah dit :
-Non ! Par celui qui me tient dans sa main !194 La vêtement qu’il a dérobé du butin de Khaybar que nous avons distribué brûlera avec lui en enfer...

3— La face d’Allah195

C’est une formule biblique, que Muhammad emploie largement, parce qu’elle doit évoquer la terreur de l’homme soumis au spectacle de la puissance divine.

(Mohamet, Coran 55/26-7).
Tous ceux qui sont sur la terre sont périssables, alors que subsistera la face de ton seigneur qui détient la majesté et la magnificence.

(Mahomet, Coran 11/38-9).
Il fut révélé à Noé (...) : construis l’arche sous nos yeux et sur notre révélation.

(Mahomet, Coran 52/48).
Supporte le jugement de ton seigneur, car tu es sous nos yeux.
Glorifie la louange de ton seigneur quand tu te lèves !

(Mahomet, Coran 75/22-3).
Des visages, ces jours-là, encore brillants, vers leur seigneur tournés, tandis que d’autres visages, ce jour-là, seront rembrunis, pensant qu’il leur sera infligé un châtiment.


§ 58. — La répression de l’idolâtrie

Le thème du rapport aux idoles est omniprésent dans l’Ancien Testament, un peu moins dans le Nouveau. Ces doctrines « iconoclastes » survivent dans leurs commencements dans un monde rempli d’idoles qui constituent la norme rituelle à ce stade. Plus tard, une fois les idoles détruites ou détournées, ces prescriptions semblent hors-propos.196
Ici, on présentera essentiellement les conceptions précédant l’islam. Pour ce dernier et son rapport à l'image, des parties entières de ce travail pourront être consultées197 .


La lutte des rois d’Israël
(2 Rois, 23, 4-12).198

Le roi (Josias) ordonna ... de faire sortir du temple de Yahweh tous les ustensiles qu’on avait fabriqués pour Baal et pour Astarté et pour toute l’armée des cieux. On les brûla hors de Jérusalem, dans les champs du Cédron, et on emporta la poussière à Béthel. Il chassa les prêtres des idoles, établis par les rois de Juda199 , qui brûlaient de l'encens sur les hauts lieux dans les villes de Juda et aux environs de Jérusalem, et ceux qui offraient de l'encens à Baal, au soleil, à la lune, aux, signes du zodiaque et à toute l'armée du ciel. Il fit sortir le trépied de la maison de Yahwé, hors de Jérusalem, dans la vallée du Cédron : il le brûla dans la vallée du Cédron, il le réduisit en poussière et il jeta cette poussière sur les sépulcres des enfants du peuple. Il abattit les maisons des prostituées, qui étaient dans la maison de Yahweh200 et où les femmes tissaient des tentes pour Astarté.201
Il fit venir tous les prêtres des villes de Juda, et il souilla tous les hauts lieux où les prêtres avaient brulé de l'encens, depuis Gabaa jusqu'à Bersabée. Il détruisit les hauts lieux des portes, celui qui était à l'entrée de la porte de Josué, gouverneur de la ville, et celui qui était à gauche de la porte de la ville. Toutefois, les prêtres des hauts lieux ne montaient pas à l'autel de Yahweh, à Jérusalem, mais ils mangeaient des pains sans levain au milieu de leurs frères.
Il souilla Topheth, dans la vallée des fils d'Ennom, afin que personne ne fït passer son fils ou sa fille par le feu pour Moloch.
Il fit disparaître les chevaux que les rois de Juda avaient consacrés au soleil à l'entrée de la maison de Yahweh, près de la chambre de l'eunuque Nathan-Mélech, qui était dans les dépendances, et il livra au feu le char du soleil. Les autels qui étaient sur la terrasse de la chambre haute d'Achaz, qu'avaient faits les rois de Juda, ainsi que les autels qu'avait faits Manassé dans les deux parvis de la maison de Yahwé, le roi les détruisit, les enleva de là et en jeta la poussière dans le torrent du Cédron.

« La chute de idoles ».
(Discours de Jean de Saroug).202
Toute la terre était obscurcie et attristée car elle était pleine d’idoles comme autant de pierres d’achoppements : le monde n’avait plus ni connaissance ni pudeurr ; il était incomplètement devenu étranger à la doctrine divine ; l’erreur ayant prévalu faisait loi en tous lieux et la vérité n’avait même plus un seul refuge.

Observation chrétienne
(Jean de Damas, Sur les Hérésies 100,1).
Ils203 étaient idolâtres et adoraient l’étoile du matin et Aphrodite, qu’ils appelaient précisément Khabar dans leur langue, ce qu veut dire « grande »204 . Donc, jusqu’à l’époque d’Héraclius205, ils ont ouvertement pratiqué l’idolâtrie.

(Mahomet, Coran 14/38-39).

Et quand Abraham dit : seigneur ! rends cette ville sûre et détourne-nous, moi et mes fils d'adorer les idoles !
Elles ont, seigneur ! égaré beaucoup d’hommes.
Celui qui me suivra sera issus de moi, mais qui me désobéira...
Car tu es absoluteur et miséricordieux.

Un vestige animiste.
(Mahomet, Coran 55/6).
La plante herbacée et l’arbre se prosternent.



Chapitre 16

Fêtes et sanctuaires


Temps et lieux du sacré




« Comme toutes les religions antiques, celles d’Arabie étaient faites non point de dogmes, mais entièrement d’institutions et de pratiques. » 206
Il faut donc étudier les structures et les rites de ce monde religieux en dehors des puissances divines elles-mêmes. L’absence de dogme aboutit à la constitution d’un système où le geste, le groupe et la tradition priment sur la conscience, la foi et la sincérité. En les deux systèmes dogmatique et non-dogmatique, les incompréhensions sont totales. Le désaccord total sur la définition du terme de « religion » en est la preuve définitive.
Dans le domaine du rituel, les réemplois de gestes anciens sont omniprésents dans le corpus des pratiques islamiques.


La tradition religieuse d’autrui, pour le fondateur de l’islam.
(Mahomet, Coran 2/165-6).
Quand on dit aux infidèles :
-Suivez ce qu’Allah a fait descendre !
Ils répondent :
-Non ! Nous suivons la coutume que nous avons trouvé être celle de nos pères.
-Eh quoi ! et si leurs pères n’avaient en rien raisonné et s’ils n’avaient pas été dans la bonne direction? Ceux qui sont infidèles sont à l’image du bétail contre lequel on hurle et qui entend seulement cri et invective confus : sourds, muets, aveugles, ils ne raisonnent point.




§ 59. — Le temps du sacré

Dans un monde sans lois communes, les tribus ont institué des périodes sacrées207 , durant lesquelles hommes, bêtes et biens doivent être respectés. Il s’agit de sanctuaires temporels et irréels, mais aux bornes précises. La religion, ou plutôt le sentiment du sacré 208, sert à maintenir la paix, mais n’intervient pas davantage dans la vie des individus.

1 — Les trêves sacrées

C’est le préalable à toute réunion commerciale, au trafic de biens et de personnes, et aussi à la réunion ayant pour but la vénération des dieux. Dans un milieu social et politique aussi mouvementé que celui des Arabes, ces moments sont strictement réglementés, et tout manquement entraîne sanction immédiat et radicale.

(Tawhidi 1, 85).209

Ils se rendent à Okaz et Dhu al Majaz les deux mois sacrés, et tiennent leurs foires dans ce cadre. Ils instituent des concours de poésie, des débats et règlent leurs différents. Quiconque a un prisonnier tâchera de rendre contre rançon et celui qui veut avoir un recours en justice le soumettra à un membre des Tamim, qui est en charge des affaires de justice. Ils font un arrêt à Arafa et font les rites habituels, et ensuite, ils repartent sur leurs terres.

Le mois sacré de rejeb.210
(Tabari, Histoire des Prophètes et des Rois III 134).

A cette nouvelle, les Mecquois allèrent à leur poursuite ; mais ils revinrent sans avoir pu les atteindre. Ils furent très étonnés de ce fait et dirent  :
-Muhammad a violé la sainteté du mois de rejeb, en envoyant une expédition guerrière pour verser du sang et faire du butin et des prisonniers ; il ne prospérera jamais, et sa religion n'aura jamais de succès.
Abdallah ibn Jahsh, arriva à Médine au mois de shaban, avec son butin et ses prisonniers, et se présenta devant le prophète. Celui-ci fut très courroucé et lui dit :
-Pourquoi as-tu agi ainsi? je ne t'avais pas ordonné de commettre des actes d'hostilité au mois sacré.
Les compagnons du prophète blâmèrent tous Abdallah ibn Jahsh, et lui dirent :
-Les infidèles et les idolâtres eux-mêmes s'abstiennent de faire ce que tu as fait au mois de rejeb.
Le prophète retint les prisonniers et confisqua le butin, sans y toucher, en attendant les ordres d'Allah.211
(...)
Alors Allah révéla le verset suivant, par lequel il rassura le prophète  :
Ils t'interrogeront au sujet du combat dans le mois sacré. Dis  : C'est un péché grave de combattre pendant ce mois ; mais détourner les hommes de la voie d'Allah, ne pas croire en lui, chasser des hommes du saint temple où ils habitaient, est un péché plus grave devant Allah. L'idolâtrie est un péché plus grave que le meurtre pendant le mois de rejeb212 .
Abdallah ibn Jahsh, et ses compagnons furent très heureux de cette révélation. Le prophète fit parvenir le verset aux musulmans de la Mecque, pour qu'ils pussent répondre aux infidèles quraysh.213

(Jurjani, Livre des Définitions 155).214
al ashur al haram.
Les mois lunaires sacrés.
Ce sont les mois lunaires suivants : rajab215, dhu al Qada, dhu al Hijja, al muharram.

(Tabari, Tafsir 2/194).
Tabari ajoute : Allah nomme le mois de dhul qida, mois sacré 216 car dans la jahiliyya, les Arabes considéraient comme illicite217 de se battre pendant ce mois qu'ils appelaient Dhul Qida du fait qu'ils observaient pendant ce mois un arrêt des expéditions et des conflits et déposaient leurs armes ; pendant ce mois, personne n'aurait tué quelqu'un, pas même le meurtrier de son père ou de son fils s'il le rencontrait. Allah nomme donc ce mois de la même façon que les Arabes le nommaient.
Quant aux choses sacrées 218 soumises ici à une réparation équivalente c'est la sacralité de l'état de sacralisation interrompu l'année précédente ; Allah veut dire ceci  : le fait que vous entriez maintenant, pendant le mois sacré, dans le territoire sacré, et en état de sacralisation, est pour vous une réparation équivalente219 de ce que vous avez été empêché d'effectuer l'année précédente à ce moment-là, à cet endroit et dans cet état.

La période de Basl
(ibn Hisham, Conduite de l'envoyé d'Allah 65-6).
Ils220 étaient chez les Ghatafan et les Qays des gens d’excellente réputation et ils tenaient à conserver de bonnes relations entre eux. Notamment grâce à la pratique du basl. Selon mes renseignements, basl est le nom donné une période de huit mois dans l’année, que l’ensemble des Arabes considèrent comme sacrée. Pendant ces mois, ils pouvaient aller partout, sans crainte de violence.

(Bukhari, Sahih 60/44).

Ukaz, Mijanna et Dhul Majaz étaient des marchés durant la période pré-islamique. Ils221 ont considéré que c’était un crime de faire du commerce durant la période du pèlerinage. Alors le verset suivant leur fut donné :
Il n’y a pas de mal à rechercher la bonté de votre seigneur durant la période du pèlerinage.222

2 — Les fêtes religieuses

La fête est une période consacrée, durant laquelle les règles habituelles de la vie ne sont pas respectées ; elles sont remplacées, transformées, transposées et sont même parfois inversées. A ce moment, une communication avec des puissances surnaturelles semble possible.

La réunion autour des sanctuaires
(Nonnosos).223

La plupart des Saracènes, ceux des oasis et ceux au-delà de ceux-ci et des montagnes dites Tauréniennes, considèrent comme sacrés un endroit dédié à leurs dieux, et ils se rassemblent là deux fois par an. La première de leurs assemblées se déroule sur un mois entier et au milieu du printemps, quand le soleil passe à travers le signe d’Aries, tandis que l’autre assemblée dure deux mois ; celle-ci est consacrée au solstice d’été. Dans ces rassemblements ils observent une trêve totale, non seulement envers eux-mêmes, mais envers tous ceux qui vivent dans leur pays. Ils déclarent que les animaux sauvages sont aussi en paix avec les hommes, et qu’ils sont même en paix entre eux.

Fêtes en Arabie Heureuse
(inscription de Baraqish, VIième avant J.-C.).

... sacrifices à Athtardhu Qabd, quarante quatre redevances en une seule journée ; et a contribué toute la tribu de Mayn, nobles et clients, agriculteurs et nomades224 , aux cinq cérémonies en l'honneur du dieu Wadd pour elle et pour qu'Il soit satisfait d'elle à l'avenir , en payant une fête à Ghayl Wadd, en payant son temple à Qarnaw, en payant à Yathill et dans sa zone irriguée deux fêtes, ainsi que dans la cité de Mahfadan, Naman, Rada et Yawd ; ils ont sacrifié à Yahriq...

Les tabous pendant les fêtes
(Antoninus Placentinus 147-9).225

Rien n’est vendu, parce qu’ils considèrent que c’est interdit quand ils célèbrent leurs jours sacrés. Et quand les jours sacrés des Saracènes touchent à leur fin, l’annonce est faite de ne pas rester et de ne pas retourner dans le désert226 .

La persistence d’une fête païenne
(ibn Jubayr).227

Pendant ce mois béni, les Mecquois célèbrent une des cérémonies les plus vénérées qui est leur plus grande fête. Ils l’ont toujours commémorée car ils ont hérité de père en fils ce patrimoine qui remonte à la jahiliyya. Alors, on appelait ce mois « l’arracheur de fers de lance »228 , et c’était un mois sacré pendant lequel il était interdit de faire la guerre. C’était le mois du « dieu sourd », comme le dit un hadith...

3 — Les mois de l’année


Les rapports entre l'ancien et le nouveau calendrier, et globalement tous les problèmes de chronologie, ont toujours passionné les érudits musulmans. C'est ainsi que l'on dispose d'informations sur ce sujet : on remarque que la majorité des mois de l'année sont issus de la religion arabe.

(Masudi, Prairies d’Or 1302-1306).

Les mois lunaires commencent par muharram et comptent 354 jours, soit Il jours 1/4 de moins que l'année syriaque, ce qui fait une différence d'une année tous les 33 ans. L'année arabe se termine sans qu'on célèbre la nouvelle année par un nawruz229 . Avant l'islam, les Arabes intercalaient un mois supplémentaire tous les 3 ans ; c'est ce qu'ils nommaient nasi ou retardement. Allah a blâmé cette coutume dans le verset230 :
-Le mois intercalaire n'est qu'un surcroît dans l'infidélité.

Les Arabes avaient établi un ordre régulier dans leurs mois : ils partaient de muharram, qui est le premier mois de l'année ; il a été nommé ainsi parce que pendant toute sa durée, la guerre et les coups de main étaient interdits.

Safar devait son nom aux foires dites safariyya qui se tenaient dans le Yémen ; les Arabes venaient s'y approvisionner, et ceux qui ne s'y rendaient pas s'exposaient à mourir de faim. Le poète an Nabigha des Banu Dhubyan a dit :

J'ai interdit aux Banu Dhubyan d'aller à Dhu Uqur
et d'y camper à l'époque des asfar
.

Selon d'autres, ce mois fut nommé ainsi parce que les villes étaient alors vides d'habitants, occupés qu'ils étaient à se faire la guerre, et le terme vient de l'expression asfarati dar employée pour dire que la maison « est vide ».
Les deux rabi tirent leur nom du fait que, durant ces deux mois, les hommes et les bêtes étaient au pâturage
231. Si l'on objecte que les bêtes pouvaient aller au pâturage pendant d'autres mois, on répondra qu'il est possible que ce nom ait été appliqué à ces deux mois alors qu'ils tombaient au moment du pâturage et qu'ils le conservèrent lorsque le rapport entre les noms des mois et les saisons n'exista plus.

Les deux jumada devraient leur appellation à la congélation de l'eau qui avait lieu à l'époque où ces deux mois reçurent leur nom ; car les anciens Arabes ignoraient que l'été et l'hiver feraient le tour des mois et se transporteraient progressivement de l'un à l'autre. Rajab a été ainsi nommé à cause de la peur qu'ils éprouvaient ; on dit en effet
232 : « tu redoutes » ; témoin ce vers  :
Quand une vieille femme éprouve un désir sexuel, satisfais-la,
sans avoir à son égard ni respect, ni crainte révérencielle
233 .

Shaban est ainsi appelé parce que les Arabes se dispersaient
234 pour rejoindre leurs points d'eau et exécuter leurs raids.
Ramadan doit son nom à la chaleur brûlante qui se dégageait alors du sol pendant ce mois. On dit aussi que c'est un des noms de Allah, et qu'il n'est donc pas correct de dire ramadan tout court, mais qu'il faut employer l'expression  : le mois de ramadan.
Shawwal la été ainsi nommé parce qu'à cette époque les chameaux en rut dressent
235 leur queue. Les anciens Arabes le jugeaient maléfique, et c'est pourquoi ils n'aimaient pas se marier pendant ce mois.
Dha1qada doit son nom au fait que les Arabes s'abstenaient
236 de faire la guerre et d'exécuter des razzias.
Dhu1 hijja tire son nom du pèlerinage qui avait lieu durant ce mois.

Les mois sacrés étaient : muharram, rajab, dhu1 qada et dhu1 hijja ; ceux du pèlerinage  : shawwal, dhu1 qada et vingt jours de dha1 hijja.


§ 60. — Les sanctuaires

Le sanctuaire237 est simplement l’endroit où un culte se déroule, quelque soit son aspect, son nom ou ses dimensions. dans cette acception, n’importe quel espace peut être un sanctuaire en Arabie. Selon les conceptions religieuses des Arabes, un lieu géographique n’a pas besoin d’être modifié pour être sacralisé. La plupart restent donc sous leur aspect naturel, et ne seront jamais connu des historiens.
Des lieux se dégagent pourtant, de par leur situation centrale et la dévotion dont ils font l’objet de la part des populations. On peut noter la confusion qui règne souvent entre le nom de l’idole et le sanctuaire. Là encore, la religion traditionnelle ne veut pas distinguer la puissance divine le lieu, le bétyle, le nom divin, l’autel, le sanctuaire238.

1 — Attestations antiques

De nombreuses dédicaces gravées permettent de localiser et identifier les sanctauires bâtis en honneur des dieux arabes. Un sanctuaire petit ou grand est toujours une offrande du groupe ou d’un particulier.

Construction d’un sanctuaire des dieux ancestraux.
(inscription de Palmyre).239

Pour les dieux ancestraux Malakbel et Bebellahamon et Benefal et Manawat, P. Aelius Theimes, un des duumviri de la colonia, a fait le temple seul et avec ses biens, pour lui et les siens. Il l’a fait selon leurs commandements et à cause de leur amour pour lui, et il a lui-même ajouté une cuisine.

Le sanctuaire d’un oasis.
(Diodore, Bibliothèque Historique III 43, 1-2).240

On voit aussi un autel de pierre dure (dans la palmeraie) ; d’époque ancienne, il porte une inscription en caractère antiques et inconnus. Pour prendre soin du sanctuaire, il y a un homme et une femme, qui exercent le sacerdoce à vie....
Dans la palmeraie mentionnée plus haut, on célébrait tous les quatre ans un panégyrie241 et les peuples voisins avaient l'habitude d'y venir de tous côtés, pour sacrifier aux dieux du sanctuaire des hécatombes242 de chameaux bien engraissés, ainsi que pour remporter dans leurs patries de l'eau de cet endroit, parce que, selon la tradition, cette boisson procurait la santé à ceux qui l'absorbaient. Alors que les Maranites s'étaient rendus pour ces raisons à la panégyrie, les Garindanes égorgèrent ceux qui avaient été laissés au pays, firent périr dans une embuscade les pèlerins revenant de la panégyrie, puis, ayant vidé le pays de ses habitants, ils se partagèrent au sort ces plaines, qui étaient fertiles et qui produisaient en abondance des pâturages pour le bétail.

Trois temples sur la côte
(Diodore, Bibliothèque Historique III 45, 2).

Ensuite243, il y a un golfe circulaire, fermé par de grands promontoires ; au milieu de son diamètre s'élève une colline, en forme de table, sur laquelle trois temples d'une hauteur admirable ont été édifiés en l'honneur de divinités inconnues des Grecs, mais tout particulièrement vénérées par les indigènes.

Consécration pour les abeilles
(inscription de Timna)244 .
Ilaz, fils de Dabam de Murran a inauguré (ce lieu) pour Atirat et Shams quand il a démultiplié un rucher.

Un sanctuaire pour Allat
(inscription de Qaryat al Fau, IIème s. avant J.-C.)245

Yamar ibn Amus, du lignage d’Ali246 , du clan d’al Ahnikat a construit pour Allat son oratoire247, pour son bien-être et le bien-être de ses enfants et de ses biens.
Et elle les a exaucés.

2 — Sanctuaires d’Arabie du sud

Ils sont de mieux en mieux connus, grâce aux fouilles archéologiques et aux découvertes épigraphiques récentes. C’est aussi là que l’on trouve les ruines les plus impressionantes, qui sont trop souvent pillées par les habitants actuels.

Le temple de Riam au Yémen.
(Tabari, Histoire des prophètes et des rois V 906).248

Riam était un des temples qu’ils249 vénéraient et à qui ils offraient des bêtes sacrifiées, et à partir duquel ils avaient l’habitude de parler sous l’inspiration, et cela pendant le temps qu’ils étaient polythéistes.

(ibn Kalbi, Livre des Idoles 8 d).
Les Himyar avaient aussi un temple à Sanaa, appelé Riam. Ils le vénéraient, y immolaient des sacrifices et, à ce qu'on raconte, y recevaient des oracles.

(ibn Kathir, Sira 59).
ibn Ishaq ajoute  : Himyar et les gens du Yémen avaient une maison qu'ils considéraient comme sacrée, comme nous l'avons vu plus haut dans le récit de Tubba, un des rois de Himyar et des rabbins qui la firent démolir et qui tuèrent le chien noir qui en sortit.
Les Banu Rabia ibn Kab ibn Sad ibn Zayd Manât ibn Tamim avaient aussi une maison considérée comme sacrée par eux.
Quoi qu'il en soit, toutes ces maisons furent détruites lorsque vint l'islam. Le prophète envoya vers chacune de ces maisons un détachement de soldats qui la démolirent ainsi que l'idole qui y était établie, jusqu'à ce qu'il ne resta rien qui puisse rivaliser avec la Kaba. Et c'est ainsi qu'Allah fut adoré, Seul, sans associé, comme nous le verrons plus loin, si Allah le veut.


3 — Sanctuaires d’Arabie centrale

Il n’en reste rien, sauf pour le plus important d’entre eux, la Kaba de la Mecque, qui a pris un importance démesurée pour les raisons que l‘on sait. Les autres ne peuvent pas être recherchés par le moyen de fouilles officielles.

(ibn Kathir, Sira 58)

ibn Ishaq ajoute : Les Arabes avaient pris, en plus de la Kaba, des lieux sacrés qu'ils vénéraient comme la Kaba, dans lesquels il y avait un gardien et un serviteur, et à qui on faisait des offrandes comme c'était le cas avec la Kaba. On y faisait des tournées autour comme on en faisait autour de la Kaba et on y faisait des sacrifices de la même manière qu'on en faisait devant la Kaba. Cependant, ils connaissaient la faveur de la Kaba sur ces lieux, car c'était la construction d'Abraham et sa mosquée.


Le sanctuaire de Suqam.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 16 b).
Les Quraysh lui avaient consacré250, dans la vallée de Hurad, un vallon appelé Suqam, qui rivalisait avec le sanctuaire de la Kaba.

Le sanctuaire de Ruda.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 25 d.).
Quelques traditionnistes ont rapporté que Ruda était un temple appartenant aux Banu Rabia ibn Sad Zayd Manah.

Le sanctuaire de Qudayd.
(Malik, Muwatta 20/40,130).
Le verset a seulement été révélé à propos des auxiliaires251. Ils faisaient un pèlerinage pour Mana, et Manat était une idole près de Qudayd....

Le temple de Tabala.
(Muslim, Sahih 41/6944).
La dernière heure ne viendra pas avant que les femmes des Daws ne soient vues tournant autour de Dhul al Khalasa pour le vénérer, et Dhul Khalasa est un endroit à Tabala où il y a un temple dans lequel le peuple des Daws avait coutume de vénérer l’idole.

Le sanctuaire de Buwanah.
(Muslim, Sahih 21/3307).

Au temps du prophète, un homme fit le voeu de sacrifier un chameau à Buwanah. Alors il arriva devant le prophète et dit :
-j’ai fait voeu de sacrificer un chameau à Buwanah.
Le prophète demanda :
-Est-ce que cet endroit contient une idole vénérée dans la période pré-islamique?
Le gens dirent :
-Non.
Il demanda encore :
-Y a t-il une fête pré-islamique à cet endroit?
Les gens dirent :
-Non.
Le prophète dit :
-Remplis ton voeu, mais un voeu de désobéissance envers Allah ne doit pas être rempli...

Le sanctuaire de Hodaybiya.
Pour sanctifier la trêve conclue avec les Mecquois252 , Muhammad prend l’initiative de pratiquer des rites dans un sanctuaire païen, selon les procédures traditionnelles. Le texte montre la perplexité de ses troupes devant l’anomalie.

(ibn Hisham, Conduite de l’envoyé d’Allah 748-9).

L’apôtre campait dans un territoire profane, et il avait coutume de prier dans une zone sacrée253 . Quand la paix fut conclue, il égorgea ses victimes, s’assit et se rasa la tête. J’ai su que c’était Khirash ibn Ummaya qui lui a rasé la tête. Quand les hommes ont vu cela, ils se levèrent et firent de même. (...)
Les mêmes sources disent que l’apôtre sacrifia l’année d’Hodaybiya254 , parmi les victimes, un chameau ayant appartenu à Abu Jahl, qui avait un anneau d’argent dans le museau, ce qui énerva les polythéistes255.

4— Les autres Ka'ba


Il faut aussi noter la présence de nombreuses Ka'ba256, concurrentes de celle de la Mecque257. Les fouilles archéologiques au Yémen ont apporté des informations importantes concernant les sanctuaires pré-islamiques, en mettant notamment à jour des édifices de type Ka'ba258. Le sujet est tabou dans l’historiographie musulmane, et ceci depuis ibn Kalbi : il conteste à raison l’unicité du sanctuaire de la Mecque, et de tout ce qui s’ensuit.259

La supériorité de la Ka'ba de la Mecque
(ibn Kalbi 29d).

Malgré ce culte260 ils reconnaissaient la supériorité de la Ka'ba sur ces pierres dressées : ils y allaient en pèlerinage et y pratiquaient les visites cultuelles. Ceux qui, pendant les voyages, rendaient un culte aux pierres dressées ne le faisaient qu’à l’imitation du rituel de la Ka'ba et par attachement à l’égard de ce lieu saint261 .

La ka’ba de Najran
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 39 b).

Les Banu al Harith ibn Kab avaient à Najran une ka’ba qu'ils honoraient. C’est d'elle qu'al Asha a fait mention. L'on dit qu'il ne s'agissait pas d'une ka’ba de culte mais seulement d'une salle où se réunissaient les gens dont parle le poète262. Cette opinion me paraît vraisemblable, car je n'ai pas entendu de vers faisant mention, chez les Banu al Harith, de noms théophores de cette ka’ba.

La ka’ba de Sindad.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 39c).

Les Iyad avaient une ka’ba à Sindad, sur un plateau, az Zahr, entre Kufa et Basra263. C'est d'elle que fait mention al Aswad ibn Yafur. L’on m'a rapporté que ce n'était pas une maison de culte, mais un monument célèbre264. C’est pourquoi le poète en a fait mention265.

La ka’ba du Yémen
(Muslim, Sahih 31/ 6052). 266

... dans les temps pré-islamiques, il y avait un temple appelé Dhul Khalasah, qui était appelé la Ka’ba yéménite ou la Ka’ba du nord267 .

La destruction de la ka’ba « yéménite ».
(Bukhari, Sahih 80/19, 3).

Jarir rapporte que l’envoyé d'Allah lui dit :
-Ne vas-tu pas nous débarrasser de Dhul Khalasa? (C'étaient des stèles qui étaient l'objet d'un culte et on appelait cela : la ka’ba yéménite.)
-Ô envoyé d'Allah, répondis-je, je ne suis pas capable de me tenir sur un cheval.
Me frappant alors sur la poitrine, le prophète dit  :
Allah grand268 , rends-le stable à cheval et fais qu'il soit un homme bien dirigeant et bien dirigé.
Alors je partis à la tête de cinquante cavaliers des Ahmas269 de ma tribu.
-Et parfois Sufyan, un des traditionnistes, ajoutait  : Je partis à la tête d'un détachement de ma tribu, je me rendis à Dhul Khalasa, incendiai le temple et revins trouver le prophète.
-Ô envoyé d'Allah, lui dis-je, je viens à toi après avoir laissé Dhul Khalasa tel qu'un chameau galeux270.
Le prophète fit une invocation en faveur des Ahmas et de leurs chevaux.

La Ka’ba de Ta’if271
(Tabari, Histoire des prophètes et des rois V 937).272

Masud ibn Muattib vint avec les gens des Thaqif, et s’adressa à Abraha :273
-Ô roi, nous sommes tes serviteurs, obéissants et soumis à toi, et tu ne nous verras pas t’opposer de résistance. Notre maison (ils parlaient de celle d’Allât) n’est pas la maison que tu cherches. Tu recherches la maison qui est à la Mecque (ils parlaient de la Ka’ba)274 .

Projet de construction d’une ka’ba.
(ibn Kalbi, Livre des Idoles 40 a-b).

Un homme de Guhayna, appelé Abd ad Dar ibn Hudayb, dit un jour à ses contribules  :
-Allons  ! Construisons un temple dans la région de notre pays appelée al Hawra, qui rivalise avec la Ka’ba. Nous l'honorerons et attirerons a ainsi beaucoup d'Arabes. Ils trouvèrent sa proposition abominable et la refusèrent.
C'est alors qu'il dit :
J'ai voulu qu'on élevât un temple, un édifice pur et exempt d'iniquité.
Mais ceux qui, conviés à une grande œuvre ont l'habitude de louvoyer,
me l'ont refusé en s'abritant derrière l'histoire de Qawdam.
Ils exigent, avec des insultes, qu’on ne leur donne pas d’ordre ;
mais quand on leur demande leur participation,
ils se dérobent et quelques-uns vous tournent le dos comme des sourds-muets.
Leurs bienfaits vont à d’autres, tandis que leurs coups,
ils les assènent à leurs proches aussi profonds qu’un fer rouge.


L’heureuse confusion entre les ka’ba.
(ibn Hisham, Conduite de l'envoyé d'Allah 32).
Ils lui dirent275  :
-Ô roi, nous sommes tes humbles serviteurs, très obéissants envers toi. Nous n’avons aucun contentieux avec toi et notre temple -ils pensaient à celui d’Allât- n’est pas celui que tu cherches. Tu désires seulement le temple de la Mecque, et nous t’enverrons un homme pour te guider là-bas.
Alors, il passa chez eux sans les maltraiter.
Il y avait un de leurs temples à Ta’if consacré à Allât, qu’ils vénéraient comme la Ka’ba est vénérée. Alors ils envoyèrent Abu Righal comme guide sur le chemin de la Mecque et ils les emmena aussi loin que al Mughammis, où il est mort.

Les Arabes ont lapidé sa tombe. C’est une tombe que les gens de al Mughammis continuent de lapider.276

5 — L’asylie des sanctuaires


Il existe une grande quantité de textes et inscriptions qui concernent cette institution importante de l’asylie : la protection de toute chose présente dans une aire sacrée277 .

Asylie du sanctuaire de Jurash.
(Tabari, Histoire des prophètes et des rois IX 1731).278
La députation des gens de Jurash retourna voir le messager d’Allah et se soumit à l’islam, et il déclara que les environs de leur ville sera un sanctuaire, avec des bornes bien connues, pour les chevaux, les montures et les boeufs de labour. Quiconque laisserait paître son bétail hors des limites, son troupeau pourra être saisi et détruit en toute impunité.

Protection du sanctuaire de Mayn.
(Inscription du Yémen).279
Khalikarib Sadiq, fils d’Abiyada, roi de Mayn, a bâti et inauguré Rasaf, temple de Athtar Dhu Qabd, et il a confié le temple Rasaf à Athtar l’oriental et à toutes les divinités des communautés de dieux, de patrons, de territoires, de populations, contre quiconque l’endommagerait, le détruirait, causerait des dégats et des dommages dans le temple de Rasaf, en temps de guerre et de paix, pour la durée du ciel et de la terre.

Le territoire du sanctuaire de Ta’if.
La lettre de Muhammad permet aux habitants de conserver la sacralité de leur territoire, tout en ayant éliminé la divinité précédente ; les précisions juridiques permettent de retrouver les usages anciens. Allah remplace simplement Allat.

(Abu Utayb).280
Charte délivrée par le prophète Muhammad, envoyé d’Allah (...) en faveur des Thaqif 281 (...).
Il leur est du l’assurance d’Allah hors duquel il n’y a point de dieu, l’assurance du prophète Muhammad ibn Abdallah, relativement au contenu des présentes.
vallée est sacrée et l’interdit y est exercé en faveur d’Allah sur ses arbres et son gibier, contre toute oppression, contre tout empiétement et (... ?282 ). Et ce sont les Thaqif qui, plus que tous autres, ont droit à la possession de la vallée de Wajj. Leur enceinte ne sera pas modifiée et nul musulman n’y pénétrera pour les en évincer.

La protection d’un bosquet
(ibn Sad, Tabaqat).283

Du prophète Muhammad aux croyants.
Ni les bois de la vallée de Wajj, ni les arbustes wasid qui y sont contenus ne devront être abttus. Son gibier ne devra point être tué. Quiconque sera surpris à commettre pareil méfait sera fouetté nu de ses vêtements. Et si quelqu’un passe outre, sa personne sera saisie et amenée auprès du prophète Muhammad. C’est l’ordre du prophète Muhammad, envoyé d’Allah.

La protection des pigeons.
(Malik, Muwatta 20/76/254).

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